07/01/2012

Les cowboys sont ivres, alors il faut trouver quelqu'un pour jouer de la guitare.




On parlait de courses de voitures dans des citées sans âmes. On parlait de l'intérêt d'être humain, alors qu'au fond, seul, la langue pendante, on s'aliène chaque soir lorsque la télé est allumée. On parlait du désintérêt aussi, de la bouche pâteuse lorsque l’on danse et lorsque l’on se ressert des plats de pâtes gigantesques pour remplir nos corps (et nos cœurs) de vide. C’était une époque folle tu sais ? On était des galopins aux jeans usés, aux chaussures de toile trouées et le blouson de cuir en guise d’apostrophe, de doigt donneur tonitruant. On avait soif à force de poncer toutes ces bières. Et on attendait les jours de pluie pour pouvoir pleurer tranquille.
Par terre, la pluie est une fine pellicule, et lorsque le moteur gronde, je me réveille en sursaut, sueur et tout ce qu'il faut. Et des images d'ailleurs s'écrêtent au plafond. C'est la douce ivresse, explicite, des rêveries dont on est tiré par l’angoisse. La sueur est froide sur mon front, ça dégouline et tâche les coussins. Et c’est toujours la même musique, qui me guide pas à pas. Mes semelles raclent parce que je ne soulève pas les pieds, quand j’ouvre les yeux, mes pupilles se dilatent, j’ai le cœur qui bat un hymne. En piste, la course est assoiffante. Moi je me sens revivre au conditionnel quand la clef tourne dans le contact. Le contexte, j’en ai rien à foutre. Tout dépend de la carrosserie, le moteur, ses jantes bien golées, ses airbags... enfin, faut taper dans le lubrique quand la strip-teaseuse en est encore au dégrafage de soutien-gorge : minuit deux. Quand les pièces tombent sur le comptoir, ça fait une bruit assourdissant : pour boire. On cherche tous des réponses dans les nuits d’insomnies, c’est comme si on lisait les lignes. Il n’y a que des murs, gris. Les rêves n’ont pas de titres, paraît-il.

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Dans un teddy rouge et blanc qui sent le vécu, ou ne serait-ce que le voyage outre-frontière, tu cruise la nuit, lunettes noires alors que tu n'y vois rien. Wayfarer comme une perspective, une ligne de conduite à déborder. Surtout déborder. Le moteur crache, tu craches, tu crois. Les watts pètent et le son à fond, « on fond sur les glaces qui reflètent notre ennui nocturne ». Des poches sous les yeux tu écrases la clope de façon frénétique alors que les night shops te font même payer les sachets plastiques maintenant. En pilote automatique, tu te laisses guider par l’harmonie du volant, l’itinéraire peut se morfondre, tu bougeras la tête, nonchalant avec le sourire de travers. Cosmogonie de l’inertie, ou je m’abuse. T'as viré le sigle Mercedes du milieu du capot comme si c'était une effronterie, tu es piéton aux pieds usés quand l’heure du dernier métro est passée, expirée ; brûlée.
Le rythme te fracasse là, au niveau de la nuque. C'est un coup du lapin permanent, une raison toujours plausible de vivre à nouveau. Cloué sur place, tu avances, petits pas par petits pas vers la plénitude. Les regards langoureux n’expriment que le désarroi, tu as enfilé l’armure de guerrier ; les doutes sont fracassés contre ces murs d’enceintes gigantesques / The wall (another brick in ~) – again.
Et dans la classe grasse (des dinners) de ces clubs débauchés tu marches conquérant jusqu'au dancefloor. Le rythme est lent, filtré, tu es imparable jusqu'au refrain. Puis submergé par les émotions, tu perds pieds. L’envie de pleurer, et tes collègues autour pour te sentir homme. Ce soir il y aura peut-être du sang sur le dancefloor. Les lames filent vites, il faut dire lorsque dehors la pluie gronde. La nuit des longs couteaux qui brillent tels les sourires canines, tels les sépultures et tous ces monuments au mort que sont les paquets de clopes vides : it’s toasted.
Il y a de la sciure parterre, et ça tombe bien tu veux gerber ta semaine. Il manque tout de même les crachoirs. Tu t'en fous, tu danses et tout le monde fait une ronde autour de toi. Clin d'œil et stroboscope, monde parallèle. Qu'est-ce que devenir un homme ? Avoir 17 ans, rouler des pelles à une fille contre la pierre froide de cette cave alors que les enceintes sonnent la fin de soirée, le malaise de 3h du mat : celui où l'on peut mourir, on s'en foutra pas mal. On te tape sur l’épaule, virevolte, il faut que tu t’enfuies, c’est l’heure. Dehors, les molosses laissent passer le cabaret des tourmentés, ton teddy pèse une tonne sur tes épaules. T’es une gravure de mode indémodable, t’es une gravure, une griffure, un pied de nez à cette nuit sans lune – loup, garou. Tu grattes deux conneries à grailler, du saignant, du steak et de la barbaque. Le kebab passe mal mais tant pis, ce sera ça ou rien. Puis, tu retournes dans la fosse au lion, l’air de rien, toi qui n’a peur que du sommeil et des matins frémissants.
Et toutes les petites morts qui s'en suivent ressurgissent comme des raisons de naitre à nouveau. Ici et là, on s’entrechoque, et toi impassible tu triomphes. La sueur au coin des yeux, comme l’embrasure de portes qui sont des ténèbres, des rodéos. Sur ta monture tu as écrit Agile Beast et elle a l’air chaude la brune. Ca tangue puisque l’immobilité c’est le silence, et le silence, c’est la mort. Et lors de l'ultime verre gratté au comptoir, frappé sur le zinc, on essuie la bave au coin des canines – nous sommes une meute – on essuie le parquet, on se frotte aux enceintes dans des mouvements inanimaux, ça fait tellement d'heures que la musique tourne en boucle qu’il ne reste que la persistance d’un sentiment profond : celui de la joie. Persiste le rêve qui nous porte rayonnant. Hypnotisé par les cachets d'ecsta au bord d’une extase gouffreteuse – les joints et le cul de la blonde en face comme une bonne excuse à repentir à la messe du lendemain, tes mouvements sont saccadés même dehors, même à l'air frais. Tu pues la cigarette, l'air dégouté, tu es vivant, pourtant. Et c'est dans cette crasse jouissive que tu es le plus vivant des adolescents. Puisque maintenant plus rien ne compte, seule ta gerbe sur les pieds du videur. Il te fait un clin d'œil rance ; l'habitude. Le coup de poing surgit de nulle part tant les bastons se télescopent, frôlent l’inattendu comme des heures d’attentes sur un quai de gare. Le bruit de verre brisé te laisse la larme à l’œil. Et le gang se rebelle, l’esclandre est totale, t’as peluché la salope de l’autre, là-bas. Tu souris, sarcastique alors que tu ne tiens pas debout, et tangue ta raison de vivre : une arcade sourcilière sourcilleuse. Tu glisses dans la souricière, au chaud : autant fuir quand la raison n’est plus.
De loup, tu redeviens le branleur de tes jours maladifs. Les trous dans les poches, t'as claqué tes derniers deniers pour quelques bières de plus ; et c'était de la pisse. Tu rentres à pied alors que le soleil se lève vaguement amer, vaguement dégoûté. Et le bateau ivre fait un boucan d’enfer en sortant du port. L’appel du large, comme une oraison funèbre ; l’appel du large comme une porte de sortie infime, nécessaire. « Pour naître de ma mère j'ai pas attendu l'autre, moi je suis ma propre poutre je me soutiens seul rien à foutre » : tu répètes ça mais tu es aphone à cause du whisky siphonné le cul au sec. C'est ton orgueil qui te traine jusqu'à ton lit où tu t'étales habillé, puant, magnifique.
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Pied au plancher je fuis ma vie comme une parcelle étrange, panoramique, orbitale d’une fresque navrante, monochrome. Une image, une boucle lumineuse de musique terrestre. Je ne vois rien avec ces lunettes et roule au creux de mes épaules le poids de la journée – t’étais belle dans ta robe du soir : Oh, hauts talons et moi tout enguenillé. Dimanche c’est demain, et je bois, boîte comme un moteur rouille. J’ai failli frapper la glissière. Je me relève, héroïque et la clope est tordue au coin de ma bouche alors que les chevaux galopent là, quelque part. On oubliera les héros, moi je persiste, des cernes rouge sang dans le rétroviseur central. Il faudrait des guitares, des lentes paroles au creux de mon oreille. Mais il y a juste mes mouvements engourdis par la fatigue. Conducteur chevronné, je pilote je crois, les yeux bandés pour éviter de regarder en arrière ce qui me reste à vivre. J’ai enfilé mon armure à nouveau, oui, j’étais magnifique mais aujourd’hui le soleil se lève.

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